Devenir végétarienne, puis très vite végane, a été un processus assez douloureux, et très violent.

Depuis plusieurs années, j’avais une alimentation que je qualifiais de flexitarienne (je n’achetais jamais de viande ou de poisson à cuisiner, mais j’en mangeais à l’extérieur, au restaurant s’il n’y avait rien d’autre, à la maison quelquefois dans des produits tout prêts, et chez ma mère une fois par semaine). Je pensais tendre tranquillement vers le végétarisme, mais il faut bien admettre qu’il y avait au final assez peu de jours où je ne mangeais pas du tout de produits carnés.

Je sentais confusément qu’il y avait un problème avec le fait de manger de la viande ou du poisson, mais je ne creusais pas. J’évitais même soigneusement de creuser, à vrai dire, en zappant systématiquement les images de violence envers les animaux, en les masquant sur mes fils d’actualités, en étant même en colère que les gens les publient. Parce que c’était trop dur, que de toute façon c’était ailleurs, que c’était juste une poignée de cinglé·e·s sadiques, et tout un tas d’autres raisons au moins aussi valables que celles-là.

En choisissant de devenir vraiment végétarienne, au début de l’année de mes 40 ans, parce que quand même il était temps, parce que j’avais besoin de faire quelque chose de signifiant qui impacterait le reste de ma vie, j’ai ressenti le besoin de me documenter sur la façon dont d’autres personnes avaient effectué cette transition. Je cherchais aussi des arguments construits à opposer aux objections qui ne manqueraient pas d’être soulevées par mon entourage.

La semaine qui a suivi l’annonce de mon végétarisme tout neuf à ma mère, elle a cuisiné un hachis parmentier (parce qu’une fois par semaine, quand même, c’est pas grave).
La semaine suivante, alors que j’affichais mon manque d’intérêt pour une recette de pâtes au saumon, elle m’a dit, effarée : « pourquoi, du poisson non plus tu veux plus en manger ??? ».
C’était mal parti mais j’ai expliqué, réaffirmé, refusé, résisté aux « tu veux plus venir manger chez moi, c’est ça ? » larmoyants, et la troisième semaine il n’y avait plus de viande au menu. Il y avait, et il y aurait désormais à peu près chaque semaine, des tomates, des oignons, des courgettes et des aubergines, avec des pâtes, du riz ou des pommes de terre. Pour ma mère comme pour la plupart des carnistes, un repas végétarien, c’est un repas « classique » dans lequel on ne met pas la viande. 🙂

Parallèlement, j’ai lu un premier livre, qui me paraissait coller à ce que je cherchais. C’était « Faut-il manger les animaux ?« , de Jonathan Safran Foer. A mi-parcours, je l’ai posé. Je venais de lire la description du traitement des porcs dans les abattoirs. J’avais la nausée, je n’arrivais pas à continuer ma lecture.

J’ai regardé un documentaire Netflix estampillé « pas trop violent », Cowspiracy. J’ai commencé à lire des forums, des réseaux sociaux, des blogs végé. Et il ne m’a pas fallu longtemps pour réaliser que la production de lait et d’œufs était au moins aussi problématique et aussi pavée de souffrance animale inutile que celle de la viande.

J’étais bien emmerdée.

Pendant les trois mois qui ont suivi, j’ai lu beaucoup de livres. Je me suis forcée à lire les descriptions de visites plus ou moins autorisées dans les élevages, dans les abattoirs. J’ai terminé le livre de Jonathan Safran Foer en me forçant à lire les passages révoltants. J’ai posé et repris les livres beaucoup de fois. J’ai beaucoup pleuré aussi. J’étais dans un état où se mêlaient la rage pure, la consternation et le dégoût. De moi-même, des autres que je voyais continuer à manger de la viande et à qui j’étais obligée de dire que bien sûr que ça ne me dérangeait pas et qu’ils faisaient bien ce qu’ils voulaient, parce que sinon je serais rentrée dans des discussions auxquelles je n’étaient pas du tout prête à prendre part calmement. Le gros cliché de la végane agressive et prosélyte que tout le monde déteste. La carniste repentie. J’ai énormément pris sur moi pour ne pas exprimer ça devant mon entourage.

J’ai surtout compris qu’il fallait que je devienne végane. Et ça, c’est quelque chose que j’avais vaguement dans un coin de la tête, mais au même titre que j’avais eu le végétarisme dans ce coin de ma tête pendant des années avant de me résoudre à passer à l’action. Parce que ça avait l’air beaucoup trop compliqué. Beaucoup trop extrême.

Je me suis donc trouvée littéralement coincée entre cette prise de conscience qui m’empêchait littéralement de dormir la nuit, et la réalité de ma vie quotidienne : mes armoires étaient pleines de produits certes végétariens mais pas du tout végétaliens, je trimbalais un sac et des chaussures en cuir, et je me protégeais de la fin de l’hiver dans des gilets et des écharpes en laine.

J’avais tout faux. Je finançais allègrement un système qui me révoltait de façon de plus en plus insoutenable à mesure que j’en découvrais les rouages.

Et ça ne pouvait plus durer. J’étais fatiguée, en colère, déprimée.

Et les alternatives avaient l’air compliquées.
Je ne savais pas cuisiner, je n’avais pas le temps de cuisiner, je n’avais pas ENVIE de cuisiner.
Je n’aimais pas m’aventurer dans des territoires nutritifs inexplorés. Comme beaucoup de personnes autistes, j’avais une alimentation monotone, toujours les mêmes produits, toujours cuisinés de la même manière. Je pouvais manger la même chose tous les jours pendant des mois sans y trouver à redire.
J’aimais le fromage. Passionnément. J’avais lu qu’il existait des fromages véganes et qu’ils étaient super-bons, à s’y méprendre. J’en ai trouvé deux dans un magasin bio, deux blocs façon pâte à modeler que j’ai mis dans le fond de mon frigo pour les goûter à la première occasion, mais que j’ai regardés pendant plusieurs semaines à l’heure des repas sans jamais m’y résoudre.

J’ai découvert Végétal & Vous, à Lille. J’y ai acheté de la vitamine B12 parce que j’avais lu qu’il ne faut pas rigoler avec ça. J’ai découvert avec plaisir que contrairement à la majorité des véganes, j’aimais le goût de la VEG1, et que la Veganicity de la cure d’attaque n’a pas de goût.

J’y ai acheté aussi plein de faux-mages qui avaient l’air vachement plus appétissants que mes deux blocs de pâte à modeler.
Le lendemain, j’ai mis du faux cheddar de la marque Sheese dans ma salade du midi. L’odeur était franchement pas terrible, je me suis dit que le goût serait sans doute plus attrayant.

En fait il était 20 fois pire que l’odeur.

J’ai recraché mon petit bout de pâte à modeler, lutté pour ne pas vomir et mangé du raisin et des amandes à la place.
Le lendemain, je me suis dit que c’est juste la marque Sheese qui avait un problème et j’ai ouvert une barquette de cheddar de la marque Vegan Deli. Ça sentait moins mauvais. Cette fois, j’ai réussi à avaler le morceau que j’avais mis dans ma bouche et je me suis juré de ne plus jamais retenter l’expérience. J’avais envie de pleurer. Enfin, surtout de vomir, mais aussi de pleurer. J’adorais le fromage.

Les autres morceaux sont restés dans mon frigo jusqu’à leur date de péremption. De toutes mes expériences culinaires de wannabe végane, c’est de loin celle qui m’a le plus déprimée.

Pendant les deux – trois mois qui ont suivi, j’ai alterné entre manger des trucs qui me satisfaisaient éthiquement mais pas gustativement, et culpabiliser en mangeant quand même des trucs pas véganes. Le matin, je mangeais des biscuits pas véganes parce que je les mangeais depuis des années et que je ne savais pas quoi manger d’autre. En plus déjà pendant la journée j’avais du mal à faire des découvertes, mais alors le matin… ça me déprimait mais je continuais parce que je ne trouvais pas d’alternative malgré une lecture intensive de toutes les compositions de biscuits aux céréales des supermarchés du coin.

Je mangeais aussi du chocolat. Côte d’Or. Noir, mais pas végane. Parce que j’étais habituée au goût de ce chocolat et que les seuls chocolats noirs véganes des supermarchés étaient des trucs à 85% de cacao dont l’amertume me restait en travers de la gorge. Parce que j’étais une droguée du chocolat, et qu’il y avait très peu de chocolats que je trouvais vraiment bons. Un bon chocolat, c’est du bonheur solide. Un chocolat moyen, c’est juste des calories pour rien.

J’ai découvert que mon humeur et mon optimisme étaient beaucoup plus fortement influencés par ma satisfaction alimentaire que je ne le pensais. Pour résumer, j’allais pas très bien.

Et puis un jour je me suis secouée. Je suis retournée chez Végétal & Vous et j’ai acheté à manger pour le midi, en me disant que j’allais goûter un truc fini, pas essayer de me débrouiller à cuisiner (mal) de la matière première. Patrock m’a demandé si je voulais de la sauce miso gingembre dans mon sandwich. J’ai eu la sensation fugace d’être au bord d’un plongeoir. J’ai plongé.
Le sandwich était excellent. La part de gâteau chocolat noisette qui l’accompagnait aussi. En mordant dedans pour une deuxième bouchée, je me suis dit que finalement, ça allait être possible. C’est la première fois que j’ai regardé le véganisme comme quelque chose de positif, pas comme une contrainte, une obligation.

Ce jour-là, chez Végétal & Vous, j’ai aussi racheté des fromages véganes. J’avais lu que le fromage végane, c’est meilleur chaud. Que beaucoup de gens avaient l’air de trouver que la marque Wilmersburger valait le coup. Pendant la semaine qui a suivi, j’ai tenté un croque-monsieur au Wilmersburger façon cheddar, avec une rondelle de tomate. Je me suis régalée. Réellement.
Quelques semaines plus tard, j’ai découvert que le top du top, dans un croque monsieur, c’est le Violife façon cheddar. Quelques mois plus tard, j’ai goûté le camembert de cajou Happy Cheeze, le Sojami ail et fines herbes, les fromages et le beurre de Mouse’s Favourite… Aujourd’hui, je n’en mange pas tous les jours, loin de là, mais j’aime le faux-mage. En tout cas quelques-uns.

Depuis, j’ai traqué, épinglé, ajouté à mes favoris des dizaines, puis des centaines de recettes. Je me suis mise à la pâtisserie, et puis à la cuisine. J’ai cuisiné pour moi. J’ai cuisiné pour mes amis, pour ma famille. J’ai apporté des gâteaux au bureau pour mes collègues. j’ai acheté de nouveaux produits. J’ai trouvé un chocolat noir végane que j’adore (les palets Cook’Eat qu’on trouve chez Grand Frais), j’ai monté de l’aquafaba en neige, moulu des graines de lin et fait des frites de patates douces. J’ai troqué l’Evian pour l’Hépar et maintenant je trouve que c’est l’Evian qui a un drôle de goût.

Etre végane dans une société carniste n’est pas extrêmement facile, il y a toujours des moments de flottement, et il y a toujours des gens qui vivent le simple fait que vous soyez végane comme une insulte personnelle, qui le tournent en ridicule ou qui vous promènent leur steak sous le nez au restaurant (« mais regaaaaarde, la bonne viaaaaande, tu vas pas dire que ça te manque pas ??? Oh, ça va, c’est de l’humouuuuuur »).

Mais globalement, je pense que c’est un milliard de fois plus facile aujourd’hui qu’il y a ne serait-ce que 5 ans.

Internet regorge d’informations, de conseils et de recettes, et d’autres véganes prêts à filer un coup de main quand on est paumés. Les magasins proposent un choix chaque jour plus varié de produits véganes, de plus en plus de restaurants proposent des menus véganes, et à part dans quelques-uns qui ne font que cuire des plats préparés ou qui sont dotés d’un chef un peu con, il est toujours possible de faire véganiser un des plats de la carte.

Le véganisme progresse dans les consciences, en tout cas dans celles des gens qui valent la peine d’être connus, et les associations de défense des animaux font en sorte que l’information circule et que l’on se souvienne jour après jour de pourquoi on est devenu végane.

C’est, en tout cas, après deux ans, beaucoup plus facile et satisfaisant que je ne l’imaginais.